1
« Nous en avons parlé mille fois. Tu persistes à vouloir te faire fermier ? Moi, je persiste à dire que c’est de la folie ! »
Huy ne répondit pas, sachant qu’elle était sous l’emprise de la colère. Mais il ne faiblit pas pour autant dans sa résolution. Il écarta les mains et haussa les épaules.
« Il n’y a pas de terres arables, au sud, reprit-elle. Et toi, tu es scribe. Un scribe ne cultive pas la terre !
— Ce n’est pas ma faute si Miou est mort.
— Tu te joues de ma douleur. Et tu refuses de m’épouser, tu ne veux pas échanger le serment. J’ai attendu, mais cette fois ma patience est à bout. »
Deux pensées cheminaient dans le cœur de Huy. L’une suivait un cours long et sinueux : l’agriculture serait difficile, au sud. Rien que le voyage serait déjà pénible : entre la Deuxième et la Troisième Cataracte, le Fleuve encaissé par les escarpements rocheux présentait mille dangers. Il était toutefois le chemin naturel du pays, la seule voie praticable entre Ouaouat et la capitale du Sud. Les grandes barges de transport l’empruntaient quotidiennement dans les deux sens, convoyant à l’aller une cargaison de cèdre, de vins de Kharga et de Dakhlah, puis, au retour, des barres d’or brut. De plus, dans les contrées situées au sud de l’Empire, Huy savait que l’on trouvait des terres arables. Pas en grand nombre, certes. Ouaouat était une région inhospitalière, un désert habité par un peuple à la peau foncée. Mais il y avait des sols susceptibles d’être mis en valeur – quelques lopins, dont la rareté augmentait le prix. Or le scribe aspirait à relever de nouveaux défis. Ici, dans la cité, à accomplir une besogne sans surprise, il se morfondait. Il prenait du ventre. Certes, il avait obtenu ce qu’il avait toujours cru désirer, pour s’apercevoir à ses dépens qu’il s’était trompé.
La seconde idée était à la fois plus directe et plus complexe : Senséneb était belle. Sa peau dorée luisait, parfumée à l’huile de balanos[2]. Ils vivaient ensemble, cependant ils n’avaient pas échangé leur cœur. Huy se sentait encore incapable de prononcer les mots qui les uniraient. Pourquoi ce simple pas lui semblait-il infranchissable ? L’ombre de sa première épouse, remariée dans le Nord, bien loin de là, l’obsédait-elle encore ? Senséneb, la fille du médecin Horaha, avait su faire preuve de patience. Il ne pouvait que l’honorer pour cela.
Il l’observa tandis qu’elle finissait de se raser le sourcil gauche et entamait le droit, maniant le rasoir trapézoïdal en bronze avec une dextérité machinale. Sur le coffre, contre le mur, était dressé un petit sarcophage ouvert qui contenait la dépouille de Miou, enveloppée de plusieurs coudées de bandelettes imprégnées de résine. Néanmoins, les contours de la tête se dessinaient nettement : les oreilles dressées à l’affût du moindre son, le museau fin, les grands yeux en amande, le profil aquilin. Seul le corps, membres et torse emmaillotés de lin, évoquait la forme de n’importe quel animal bandeletté de même : homme ou faucon, ibis, crocodile ou chien.
Elle acheva de se raser les sourcils et se tourna vers Huy d’un air de défi. Pourtant il décela dans son regard une lueur d’anxiété, si infime que lui seul pouvait la remarquer : de quoi avait-elle l’air, à présent ? Non pas simplement pour lui, mais aux yeux du monde ?
« Te raseras-tu les sourcils, toi aussi ?
— Mais oui.
— Rien ne t’y oblige.
— Miou était le chat de ton père, ton dernier lien avec lui. Je dois respect à l’akh[3] de Miou – puisse-t-il prospérer dans les greniers d’Éarrou[4] ! »
Il humecta le rasoir, puis massa ses sourcils avec un peu d’huile. Leur couleur se confondait si bien avec son teint de brique qu’il doutait que l’on s’apercevrait de leur disparition. Il aurait voulu embrasser l’arcade sourcilière de Senséneb, touchante dans sa nudité, mais un signe de deuil était un signe de deuil. Tandis qu’il l’observait, elle fit brûler les poils dans la petite lampe à huile en argile posée sur sa coiffeuse.
La vie dans le Sud serait difficile, mais ni impossible ni solitaire. La veuve de l’ancien roi résidait là-bas. Ankhsenamon, Grande Épouse royale de Toutankhamon, était devenue la femme du gouverneur militaire de Méroé. Huy le connaissait à peine ; toutefois, lors de leur brève et unique rencontre, Taschérit lui avait paru être un homme qui vivait dans les voies de la Vérité. Et un vaillant soldat, de surcroît, car Méroé se trouvait si loin au sud qu’elle faisait à peine partie de la Terre Noire. L’Empire s’étendait jusqu’au palais du vice-roi, dans la ville fortifiée de Napata, et toute la région environnante était maintenue dans une paix précaire. Méroé était située encore plus en amont, aux portes du pays de Kouch.
Huy avait sauvé la vie d’Ankhsi ; cela, elle ne l’oubliait pas. Ses lettres témoignaient qu’elle le considérait toujours comme son protecteur, bien qu’elle fût une femme mûre de dix-huit ans. Il pouvait compter sur son aide. Si pour quelque raison ses projets agricoles échouaient, il resterait l’or. Les mines de Ouaouat cédaient quatre mille dében[5] d’or affiné par an. Il ne connaîtrait pas la faim, et assurément pas l’ennui.
Il finit de se raser et passa le doigt sur sa peau lisse. Il ne s’était pas trompé : son aspect n’avait nullement changé. D’ailleurs, le visage au reflet confus qui lui rendait son regard, dans le miroir de cuivre poli, n’aurait pu appartenir à un autre. Il contempla ces traits taillés à la serpe, ces sillons prématurés – trente-huit fois il avait vu le Fleuve en crue – et cette longue cicatrice blanche qui balafrait sa joue depuis l’œil gauche, souvenir du coup de poignard infligé par Kenamoun2[6]. Combien pire cela aurait été si Senséneb n’avait eu la main si sûre ! Le moment où elle avait recousu la plaie lui semblait tel un songe. Mais sitôt abandonné en amont du fleuve de la vie, n’importe quel instant ne perdait-il pas sa réalité pour entrer dans le domaine du rêve ?
« Tu n’aspires qu’à l’aventure, toi qui en as pourtant vécu plus que ton compte, dit Senséneb, posant le doigt sur la cicatrice de Huy et le faisant descendre au même rythme que le sien.
— Je suis malheureux ici.
— Je sais. Mais tu devrais prendre ton mal en patience.
— Je n’en ai que trop l’habitude.
— Tu pourrais te reposer. Te divertir. Après tout, tu as ce que tu voulais. »
Quelques lignes revinrent à la mémoire de Huy :
Un homme passe dix années d’enfance avant de comprendre la mort et la vie.
Il passe dix ans encore à acquérir l’instruction qui sera son gagne-pain.
Il passe dix ans encore à gagner et à accumuler les biens dont il tirera sa subsistance.
Il passe dix ans encore jusqu’au vieil âge, où son cœur devient son conseiller.
Restent encore soixante ans de toute la vie que Thot a assignée à l’homme de dieu.
Non qu’il crût que Thot à tête d’ibis, dieu de l’écriture et de la sagesse, assignât à beaucoup d’hommes cent années à vivre avant de regagner la Barque de la Nuit ; même parmi ceux nés sous d’heureux auspices, la vieillesse était un état rarement atteint. Mais l’idée n’était pas sans offrir de réconfort, et de fait cette faveur avait été accordée à quelques-uns des anciens rois. Il connaissait bien leur vie, ayant lu et classé les chroniques de leurs scribes presque jusqu’au dégoût dans la Grande Maison des Documents, où le roi Ay l’avait nommé Directeur Adjoint des Archives Royales, section Production d’Orge. Mais il était encore dans sa quatrième décennie, il jouissait d’une bonne santé et ne se sentait pas encore prêt à somnoler au coin du feu.
« Laisse-moi te rappeler la condition du paysan », cita Senséneb d’un ton narquois.
Huy connaissait bien ces phrases, apprises au cours de longues années d’apprentissage. De toutes les professions exercées sur la Terre Noire, celle du scribe était la plus prisée. Celui-ci n’était même pas soumis à l’impôt. Le texte décrivait l’horreur des autres métiers, comparés au sort enviable du fonctionnaire. Néanmoins, il la laissa poursuivre, heureux d’avoir un répit pour remettre de l’ordre dans son cœur.
« Quand les eaux sont hautes, il irrigue les champs et nettoie son matériel. Il passe tout le jour à affûter ses outils pour cultiver l’orge, et toute la nuit à tresser des cordes. Même l’heure du repas de midi, il la passe à travailler. Il se harnache tel un guerrier pour s’en aller aux champs. La terre libérée des eaux de la crue s’étend devant lui ; il part acheter son attelage de bœufs. Bien des jours plus tard, après avoir suivi le bouvier à la trace, il obtient son attelage. Cela te suffit-il ?
— Je connais ce passage. Il perd les bœufs, qu’il retrouve au bout de plusieurs jours, enlisés dans la boue et à moitié dévorés par les chacals.
— Or…
— Or, voilà que le scribe débarque sur la rive du Fleuve.
— Il évalue l’impôt sur la moisson, avec une suite de gardes armés de bâtons, et d’hommes de Ouaouat portant des verges. Ils disent : « Montre ton blé ! », mais il n’y en a pas, et le fermier est battu sauvagement. Il est ligoté et jeté la tête la première dans un bassin – il est plongé dans l’eau et trempé jusqu’aux os. Sa femme est attachée en sa présence, ses enfants sont enchaînés. Leurs voisins les abandonnent et s’enfuient…
— C’est la fin. Il n’y a pas de blé. Si tu es avisé, sois un scribe ! conclut Huy. Tu oublies l’allusion aux mains du cultivateur épuisé par le labeur, qui suppurent et puent à l’excès. Seulement voilà, tu n’as jamais été scribe, tu ne connais pas ce métier sous son vrai jour. Sais-tu combien nous étions battus, sous prétexte que « les oreilles du jeune garçon sont sur son dos » ?
— Mon père m’a enseigné ma profession sans me frapper. »
Huy s’abstint de répliquer que les médecins se jugeaient toujours d’essence supérieure. En temps ordinaire, ils se seraient livrés avec plaisir à ce genre de badinage. Mais ce jour-là n’avait rien d’ordinaire. En tout premier lieu, il faudrait observer les obsèques de Miou. Celui-ci serait inhumé dans un caveau spécial, près du temple de Bastet, sitôt que Rê serait passé dans la barque seqtet[7]. Ensuite, il leur faudrait prendre une décision quant aux projets qu’il mûrissait depuis si longtemps.
Machinalement, il s’approcha de la fenêtre. Par-delà les hauts murs rouges de l’enceinte et l’étroit ruban de terre, le Fleuve luisait tel du métal au soleil. Et par-delà le Fleuve, les toits du quartier du port formaient une masse confuse et miroitante. Alors Huy songea à la petite maison où il avait vécu à son retour dans la capitale du Sud, et qu’il avait quittée pour entrer au service d’Ay. Désormais, elle aussi n’était plus qu’un rêve, une ombre du passé.
Il rajusta sa tunique de dessus, en laine douce ornée d’un biais bleu et or, marque de son rang élevé parmi les fonctionnaires du roi. Par une ironie suprême, le vieux Ay avait été en même temps à l’origine de son rétablissement dans ses fonctions et de sa frustration. Huy avait bien servi l’ancien Maître des Écuries. Il lui avait fourni le moyen de devenir pharaon, de l’emporter sur son farouche rival le général Horemheb. Aussitôt après le couronnement, celui-ci était parti dans le Nord combattre les Khetas et les Khabiris. Nul n’ignorait qu’il nourrissait d’autres projets, toutefois Ay n’était pas assez puissant pour le briser et, après la débâcle qui avait affaibli le pays durant la dernière décennie, il fallait renforcer la protection des frontières septentrionales. Horemheb, mieux que quiconque, saurait mener cette tâche à bien. Il en allait d’ailleurs de son propre intérêt : on ne pouvait croire sérieusement qu’il eût renoncé au Trône d’Or. Sous le jeune Nebkhépérourê Toutankhamon, il avait accru son influence et s’était fait couvrir de titres : Plus Grand parmi les plus Grands, Plus Puissant parmi les plus Puissants, Grand Seigneur du Peuple, Messager du Roi à la Tête de ses Armées au Sud et au Nord, Élu du Roi, Celui-qui-Préside-sur-les-Deux-Terres, Général des Généraux. De telles distinctions n’étaient pas négligeables. Et quoique âgé, Horemheb avait neuf ans de moins que Ay, qui verrait bientôt sa soixante-sixième crue.
Néanmoins, se rappela Huy pensivement, dès la mise au tombeau de son prédécesseur, Ay s’était senti assez sûr du succès pour s’arroger le rôle de prêtre-sem[8]. Paré de la peau du chat tacheté, il avait célébré le rite de l’Ouverture de la Bouche[9] sur le jeune pharaon défunt. Ce devoir incombait ordinairement à l’héritier de sang, or Ay n’était que l’aïeul de la Grande Épouse royale. Mais officiellement, celle-ci n’avait jamais donné d’enfant à Toutankhamon. À l’époque des funérailles, deux concubines étant enceintes, Ay avait ordonné que les fœtus fussent arrachés à leur matrice puis enterrés avec Toutankhamon, sous prétexte de lui établir une virilité posthume.
Peu après, Huy avait été comblé de bienfaits, dont il ne se réjouissait qu’à demi. Un an s’était écoulé depuis que le nouveau pharaon lui avait solennellement annoncé la fin de sa disgrâce. Avait-il si longtemps réussi à afficher l’apparence du fonctionnaire modèle, quand intérieurement il vacillait ?
Un passé commun le liait à Ay et à Horemheb : tous trois avaient été les serviteurs d’Akhenaton, le pharaon honni, désormais surnommé le « Grand Criminel » ; tous trois avaient survécu à sa chute. Ay et Horemheb s’acharnaient encore à effacer toute trace de son règne sur les monuments et dans la mémoire des hommes. Mais au fond d’eux-mêmes, peut-être l’expérience vécue aux côtés du jeune pharaon, visionnaire jusqu’à la folie, avait-elle laissé une empreinte que jamais ils ne parviendraient à oblitérer tout à fait. Comme Huy, ils avaient appris à distinguer la raison au milieu de la superstition, un dieu unique parmi des divinités multiples, la lumière au cœur des ténèbres.
Toutefois, Huy l’avait découvert à ses dépens, la lumière n’était pas toujours souhaitable en politique. À la mort d’Akhenaton, il avait été démis de ses fonctions et voué à l’opprobre.
C’est ainsi que, pendant près d’une décennie, il avait subsisté en résolvant les problèmes que l’on venait lui soumettre. Durant toutes ces années, il avait connu de longues périodes d’abattement et de désœuvrement. Sur les quais, il avait déchargé des navires apportant quelque cargaison précieuse d’au-delà de la Grande Verte, heureux de dégourdir enfin son corps musclé, si peu conforme aux canons de la beauté. Et, plus d’une fois, il avait cherché consolation auprès des pensionnaires de la Cité des rêves, un bordel tenu par une énorme Nubienne, Noubenéhem. L’établissement avait fermé depuis, à la mort de la patronne.
Cependant, Huy avait aussi connu quelques succès et s’était fait apprécier de personnalités influentes. Pour finir, il avait retrouvé le métier auquel il aspirait, mais qu’on lui rendait de manière à lui lier les mains.
Ay l’avait reçu en privé, dans le grand bureau ombragé par un vaste portique où il réglait ses affaires.
« Je sais qu’Ipouky s’est montré généreux envers toi, lui avait-il dit. Mais sois franc. Que t’ont rapporté tes activités d’enquêteur ? Tu n’as pas ton pareil, néanmoins l’originalité est dangereuse.
— Cinq khar[10] et demi de blé par mois, plus deux khar d’orge. »
Le pharaon avait porté ses longs doigts nerveux à ses lèvres épaisses.
« Soit autant qu’un scribe… Que c’est donc commode ! Ne mentirais-tu pas ?
— Non.
— La pauvreté de ta mise dément tes paroles.
— Je ne mens pas. »
Ay avait brièvement fermé les yeux, puis échangé un coup d’œil avec Kenna, le scribe royal, dont le calame effleurait déjà le rouleau de papyrus tendu sur l’écritoire en équilibre sur ses jambes croisées.
« Tu as su me servir avec beaucoup d’intelligence, avait dit alors le pharaon, reportant son regard sur Huy. Peut-être même en as-tu montré un peu trop à mon gré.
— Mon seul désir était de me rendre utile.
— J’en suis certain. Et maintenant, que désires-tu ? »
Cette question avait pris Huy au dépourvu. Il se tenait sur ses gardes, mais les effluves des bâtonnets de bois parfumé qui se consumaient dans la salle sombre et fraîche troublaient son esprit de même que leur fumée obscurcissait sa vue. Ce qu’il désirait, depuis l’époque où il errait, désœuvré, dans la cité de l’Horizon livrée à l’abandon, c’était d’exercer à nouveau son métier. Pouvait-il formuler ce souhait à cet instant ?
« J’ai été formé pour devenir scribe. »
Ay s’était frotté les mains en réprimant un sourire.
« Et scribe tu redeviendras. Tu as effacé la honte que t’avait value ton attachement au Grand Criminel. »
Huy avait eu fort envie de rétorquer que cet attachement n’était en rien méprisable, mais c’eût été stupide. D’ailleurs, comment nier que la honte avait accablé la Terre Noire ? Après la mort d’Akhenaton, un mal terrifiant s’était abattu sur le nord du pays, semant le malheur et la destruction. Plus tard, avec le recul, Senséneb avait émis l’idée qu’une infection du sang avait été transmise par les moustiques, mais la médecine, en l’occurrence, n’avait pas sa place et pareille pensée était une hérésie. Les anciens dieux étaient de retour, chassant la raison devant eux.
« J’ai le poste qu’il te faut », avait déclaré Ay d’un ton sans réplique.
Et c’est ainsi que Huy était devenu, à son corps défendant, Directeur Adjoint des Archives Royales, section Production d’Orge, avec des appointements correspondant au triple du salaire qu’il avait mentionné.
Il n’avait pas affiné son discernement en vain, et il ne lui avait pas échappé que Ay l’écartait du secteur juridique et policier de l’administration. Il lui fallut toutefois un certain temps pour apprendre que la sécurité et des revenus confortables n’achetaient pas le bonheur.
Cela faisait bien des années qu’il n’avait pas vu son ancien beau-frère[11], et voilà que par un hasard malencontreux il devenait son supérieur hiérarchique. Téhouty en avait certainement été avisé car, à leur première rencontre, il ne marqua ni saisissement ni jalousie. Copiste dans l’âme, il avait survécu à tous les orages et à tous les cataclysmes entraînés par la chute d’Akhenaton : la médiocrité sait se faire oublier. Par malheur, il se croyait digne de grandes choses, et passait ainsi sa vie à se ronger, bien qu’il eût un foyer confortable, des épouses fidèles et quatre enfants. Comme bien des aigris, Téhouty distillait le fiel et la méchanceté. Au bout de quelques mois à peine, les flèches trempées au poison de la vérité – car l’homme n’était pas insensé – avaient commencé à voler.
« Comment trouves-tu la poussière ? avait-il demandé à Huy, un jour qu’ils se croisaient dans l’un des longs couloirs bordés d’étagères où l’on conservait les papyrus.
— La poussière ? »
Huy était un piètre comédien. Il étouffait entre ces murs, d’autant qu’on était à la saison de peret, l’époque la plus chaude de l’année.
« Tu ne te sens pas à l’étroit, après ta chère liberté ?
— Je suis toujours aussi libre.
— Tu ne m’en voudras pas, si je te parle avec franchise ? s’était enquis Téhouty, tapotant d’un air important le rouleau qu’il tenait entre ses doigts parcheminés.
— Non.
— Te plairait-il d’avoir des nouvelles de ma sœur ? Ou bien de mon neveu ? »
« Ma sœur » et non « ta femme », « mon neveu » et non « ton fils », avait remarqué Huy. Celui qui, pour lui, restait le petit Héby n’était plus un enfant. Il devait avoir quatorze ans. La dernière fois que Huy l’avait vu, il en avait quatre. Aahmès s’était remariée. D’eux, Huy préférait ne rien savoir, et pourtant, bien entendu, il en avait terriblement envie, sa quiétude dût-elle en pâtir.
« J’espère qu’ils se portent bien.
— On ne peut mieux ! Je passerai chez eux la fête d’Opet[12]. Héby veut être soldat.
— Ah ?
— Je l’y encourage. Si la campagne se prolonge, il servira sous Horemheb, au nord.
— Ah !
— Mon nouveau beau-frère ne cesse de s’enrichir. Il est son propre maître, évidemment. Tout ce qu’il touche se transforme en or. »
Huy avait fait de son mieux pour éviter Téhouty. L’homme avait trouvé le défaut de la cuirasse. Mais ce n’était pas toujours possible et, à son profond désarroi, Huy s’était aperçu qu’il était resté trop longtemps à l’écart des grandes institutions pour se réaccoutumer aux petites mesquineries de l’ordre hiérarchisé, à cette étroitesse d’esprit étouffante. Il aurait pu se prévaloir de son rang pour écraser son subalterne sans que personne sourcille, mais il ne voulait pas s’en donner la peine.
Force lui était de l’admettre : il s’ennuyait. Mais jusqu’à quel point ? À mesure que passaient les mois et que l’air patient de Senséneb se chargeait de reproche devant sa réticence à prononcer les mots qui les auraient unis, ces mots qu’il avait été à deux doigts de prononcer un an plus tôt, il avait eu l’impression croissante d’être pris au piège. Mais parmi tout ce qu’il avait acquis, à quoi était-il prêt à renoncer ? Si ses cheveux n’étaient pas gris, ils commençaient à se clairsemer ; ses muscles, don divin, étaient toujours fermes, mais son estomac s’arrondissait. Il était au seuil du vieil âge, et pourtant son cœur détestait cette monotonie.
C’est ainsi que lui était venue l’idée de partir pour le Sud. Peut-être son ka[13] connaîtrait-il la paix, dans les provinces profondes. Cette contrée offrait juste assez de dangers et de défis pour rendre l’expérience passionnante. Il n’y était jamais allé, mais il avait entendu des récits captivants. Et là-bas, disait-on, la foi qu’il avait jadis adoptée, celle prônée par le pharaon Akhenaton, était restée vivace. Certains croyaient donc encore que le seul vrai pouvoir résidait dans la chaleur solaire, dispersant les ténèbres par sa lumière. Dans son immense majorité, le peuple craignait les démons et les morts-vivants, ces êtres sans sépulture ou victimes d’animaux nécrophages, et à jamais privés de cœur. Huy savait que cela n’était qu’affabulations, toutefois il commençait à perdre ses certitudes.
Il n’avait pas l’intention de cultiver la terre de ses propres mains. Il trouverait une ferme et embaucherait des ouvriers expérimentés. Pour sa part, il aurait ses livres. Il chasserait, peut-être, et s’aventurerait en amont pour y faire commerce lorsqu’il aurait pris de l’assurance.
Le rebord de pierre était brûlant, bien que le jour fût encore jeune. On approchait du Nouvel An et, depuis la saison d’akhet, les eaux montaient lentement ; déjà elles se teintaient de vert. On prédisait une mauvaise crue. Le nombre des petits nés parmi les chats des greniers ne serait pas contrôlé cette année, et malgré cela les rats prendraient plus que leur part.
« Oui, c’est un mauvais présage d’entreprendre l’exploitation d’une ferme en une telle année », murmura Senséneb, lisant dans ses pensées.
Tandis que, baigné par la lumière d’or pâle qui jamais ne faiblissait tout au long du jour, Huy contemplait pensivement le Fleuve, elle s’était livrée à ses propres réflexions. Songeuse, elle observa le scribe. Une petite ombre à l’arcade sourcilière révélait qu’il s’était coupé en se rasant – encore un mauvais présage. Mais elle était trop fine pour le lui faire remarquer avec grande insistance. Il avait des traits énergiques, auxquels manquait la délicatesse qui était la marque de la beauté ; mais elle-même avait une ossature large. Ce qu’il ressentait importait davantage. Et bien qu’elle sût parfois deviner ce qui se passait en lui, tout aussi souvent il était pour elle une énigme. Ses yeux, d’un brun si foncé qu’à l’ombre la pupille et l’iris se confondaient en un seul disque noir, ne lui livraient rien de son âme. Certes, peu après leur première rencontre, elle et Huy s’étaient découvert un don en partage : il suffisait qu’elle l’appelle dans son cœur pour qu’il vînt à elle. Mais puisqu’ils vivaient ensemble, elle n’avait plus jamais eu besoin d’en faire usage, et lui, de son côté, ne l’avait jamais appelée. Elle se demandait si les dieux avaient repris ce don précieux, ou s’il ne pouvait être utilisé que dans la plus profonde détresse.
Mais si elle ne connaissait pas Huy, que savait-il, lui, sur lui-même ? Horaha avait dit un jour : « Un homme peut croire qu’il a beaucoup à apprendre sur son propre compte. Mais en vérité, au fond de la plupart d’entre nous, il n’y a que du vide. »
Du vide, pensa-t-elle, ou alors un miroir dans lequel nous n’osons nous regarder.
« Cette année, il se peut que la crue soit mauvaise, convint Huy, se détournant enfin de la fenêtre. Mais nous n’entreprendrons pas nos projets agricoles avant l’an prochain. De plus, l’Extrême-Sud formant un plateau, les conditions sont quelque peu différentes. Ne crois pas que nous partirons sans avoir pris toutes les dispositions nécessaires.
— Nous avons tant de choses, ici !
— Plus qu’il nous en faut.
— Tu ne sais strictement rien du travail de la terre. Tu n’as jamais vécu à la campagne. »
Un peu désemparé, Huy fit appel une fois de plus à ses meilleurs arguments :
« Nous ne serons pas livrés à nous-mêmes. Nous avons mis assez de côté pour payer généreusement des ouvriers. Nous pourrions charger un fermier de diriger l’exploitation pour notre compte. »
Il parcourut des yeux la pièce où ils se trouvaient. Indéniablement, il se sentait prisonnier dans la demeure splendide qu’ils occupaient désormais. Aux murs, des fresques décrivaient une existence idyllique, loin des villes : une coquette maison blanche, près d’un bassin bien entretenu où s’ébattaient des poissons. Des tamaris et des sycomores, aux cimes caressées par le vent du nord bienfaisant, Souffle d’Amon, suggéraient l’ombre et la fraîcheur. Huy savait que tout cela était fort éloigné de la réalité. Car la réalité, c’était l’hippopotame qui grimpait sur la berge et dévastait la récolte, c’était la souris et la sauterelle, le ver dans le grain et le passereau dans les champs. Néanmoins il s’obstina :
« J’ai besoin de changement. »
Les yeux baissés, Senséneb referma lentement le sarcophage de Miou. Si Huy éprouvait tant de lassitude à vivre ici, était-ce vraiment à cause de la routine ? Elle n’en était pas sûre. Pour sa part, elle était prête à tenter l’expérience, mais…
« Nous ne lâchons pas la proie pour l’ombre, raisonna le scribe, devinant un peu ce qu’elle ressentait. Et cela n’a rien d’irrévocable. Si nous n’essayons pas, nous ne saurons jamais…
— C’est si loin !
— Écoute, nous serons tout à côté d’une grande cité.
— Mais Méroé…
— Ankhsenamon y est heureuse.
— Je ne suis pas Ankhsenamon ! » riposta-t-elle sèchement.
Ils avaient eu cette discussion à maintes reprises, approchant chaque fois davantage d’une décision. D’ailleurs, tout était pour ainsi dire conclu. Ils avaient chargé un administrateur de biens de leur trouver une propriété, et celui-ci arriverait dans la capitale du Sud par la prochaine barge convoyant de l’or. Huy avait fait sa connaissance la dernière fois qu’il était venu dans le Nord pour affaires, et Senséneb soupçonnait l’homme d’avoir lourdement influé sur ses réflexions. Mais Réniqer – c’était son nom – semblait vivre dans le respect de la Vérité et du Silence. Il leur avait trouvé un lieu d’hébergement provisoire à Méroé, le temps qu’ils choisissent une ferme, de sorte que, non sans consternation, elle avait vu disparaître une autre de ses objections.
Elle rabattit les fixations sur le couvercle du sarcophage. Seulement alors, elle s’aperçut qu’elle n’avait pas eu un regard pour le petit corps emmailloté, et elle sentit des larmes brûlantes lui monter aux yeux.
Elle était aux prises avec ses propres sentiments. L’homme qu’elle aimait, même si quelquefois elle se demandait pourquoi, tenait absolument à ce départ. Et si la vie provinciale était réellement pire qu’un voyage dans la Barque de la Nuit, ils pourraient toujours revenir. Du moins Huy semblait-il assez confiant sur ce point, bien qu’elle-même éprouvât quelque méfiance devant la facilité avec laquelle le pharaon lui permettait de s’en aller. Cela ne ressemblait pas à Ay de laisser s’éloigner quelqu’un qui en savait trop. Or, non seulement il le laissait partir, mais il lui permettait de rejoindre Ankhsenamon. Ce détail troublait également le scribe, sans le dissuader pour autant.
« Le pharaon m’a donné un poste aussi prestigieux que vide de sens. Il sait qu’il ne pourra jamais m’acheter, et il ne me confiera jamais un réel pouvoir d’action. Pour une raison qui me dépasse, il ne m’a pas fait tuer. Peut-être me garde-t-il en réserve, au cas où il aurait encore besoin de mes services. Ou peut-être pense-t-il que je moisirai tout aussi bien à Méroé que dans la capitale ! avait-il ajouté en partant d’un grand éclat de rire. Je doute qu’il croie que j’ourdirai immédiatement de sombres complots contre lui avec sa petite-fille. Ankhsi sait qu’il a le bras long, que la plus grande chance de survie, pour elle et pour son enfant, consiste à se faire oublier. »
D’autant plus que, officiellement, Ankhsi et son enfant n’appartenaient plus au monde des vivants. Huy lui-même avait imaginé de fausses funérailles pour permettre à la reine de fuir la capitale du Sud alors que, Toutankhamon ayant péri, sa vie était menacée par le général Horemheb.
« Mais que sais-tu de ses ambitions ? Il y a longtemps que tu ne l’as pas vue, avait objecté Senséneb.
— Elle a refait sa vie. A-t-elle des amis assez puissants pour lui permettre de remonter sur le trône ? Elle n’a pas plus de droits que Ay à la couronne.
— Et son fils ?
— Comment prouver qu’il n’est pas l’enfant de Taschérit ? »
Senséneb avait renoncé à discuter. Elle aurait eu, en fait, au moins une très bonne raison d’approuver les projets de Huy. Bien que son père eût été un médecin éminent, directeur de la Maison de Vie de la capitale du Sud, elle ne pourrait progresser dans sa carrière sans sa protection et son appui. L’art de la guérison était essentiellement aux mains des hommes, dont trop s’en tenaient à des méthodes qu’elle jugeait extravagantes. Bien sûr, le cœur était au centre du réseau de canaux rouges qui irriguaient toutes les parties du corps ; bien sûr, le fluide vital émis par le pénis était sécrété par les os. Mais elle doutait que les remèdes répugnants administrés par ses collègues fussent efficaces du seul fait que leur goût infect chassait le démon du corps souffrant. Elle avait constaté qu’en général, ils étaient totalement inopérants. Et comment l’urine d’une femme grosse d’un enfant mâle pouvait-elle favoriser la croissance de l’épeautre ? Comment l’orge pouvait-elle être fertilisée par l’urine de la future mère d’une fillette ? Ses réticences étaient connues et ne facilitaient pas sa carrière, même si son talent la rapprochait davantage de ceux qui remettaient les os démis et réduisaient les fractures que des partisans des substances médicamenteuses.
Elle avait ouï dire qu’à Méroé, il y avait peu de médecins. Là-bas, elle pourrait apprendre et progresser dans son travail.
Or, son travail importait beaucoup à Senséneb. Elle n’avait pas le don d’enfanter. Toutes ses tentatives étaient restées vaines, bien qu’elle eût essayé chacun des remèdes spécifiques qu’elle connaissait. Elle avait été jusqu’à insérer des dattes de palmier-doum dans sa cavité natale, jusqu’à baigner son ventre et ses cuisses avec son sang menstruel… Mais elle avait déjà vu vingt-sept crues et, d’évidence, sa situation était sans espoir. Thouëris n’avait pas accédé à ses prières et même Hathor, si généreuse à tout autre égard, était demeurée sourde. Quelquefois, quand elle était seule, Senséneb en pleurait. Huy ne semblait pas désirer d’enfant. Était-ce pour cela qu’elle restait avec lui ?
Huy lui tendit un gobelet de lait au miel, la tirant de ses pensées mélancoliques. Ils eussent l’un comme l’autre préféré de l’alcool, toutefois l’usage l’interdisait jusqu’à ce que Miou reposât dans sa demeure d’éternité. L’heure approchant, en bas se formait un modeste cortège : deux serviteurs pour porter le défunt, et deux servantes représentant Isis et Nephtys. Hapou vint chercher le sarcophage. Il semblait à Senséneb qu’elle avait toujours connu le vieux serviteur, qui était déjà l’intendant de son père du temps de son enfance. Et, bien des années plus tard, quand elle était revenue au bercail dans la honte après un mariage raté, il avait su la consoler par des soins attentifs et sa présence réconfortante.
Hapou exprimait rarement ses sentiments, et elle n’était pas certaine de ce qu’il pensait de Huy. Bien entendu, ces problèmes ne le concernaient en rien et il n’y songeait peut-être même pas dans son cœur. Pourtant, elle aurait aimé se confier à lui. Mais qu’aurait-elle pu dire de Huy ? La cérémonie du mariage était simple : l’échange privé d’un serment entre deux personnes, voilà tout. Assurément, il y aurait un contrat, stipulant ce que chacun recevrait en cas de divorce. Pour quelle raison Huy hésitait-il ? De même qu’on pouvait remédier à ce départ pour Méroé si cela tournait mal. Était-ce à cause de son ancienne épouse, Aahmès ? D’elle, il parlait rarement. L’aimait-il toujours ? Elle savait quant à elle qu’une grande part de ses sentiments envers le scribe était liée à son besoin de sécurité. Et quel autre habitant de la Terre Noire se fût accommodé d’une femme stérile ?
En se détournant du caveau où Miou reposerait à tout jamais, Senséneb sut qu’elle ne pouvait plus reculer. Le soir même, elle accepta de partir.
Mais plus tard, couchée dans le noir, elle chercha vainement le sommeil. La peur de l’inconnu était-elle la seule cause de son insomnie ? Son cœur ne lui offrait pas le soulagement que l’on éprouve habituellement après avoir enfin pris une décision difficile. Elle ressentait au contraire une appréhension aiguë, contre laquelle il lui était impossible de se défendre.